Ligne 9, vers Trocadéro, peu avant 9h : ballottés dans la rame bondée sous les soubresauts dûs à l'inexpérience ou à l'ivresse du conducteur, d'où arrêt fréquent de la rame en pleine voie, nous entendons soudain la voix off, ni chantante ni obséquieuse - c'est inhabituel, Big Brother revêtant généralement le timbre doucereux de Blanche Neige faisant la classe aux nains - "Y peut descendre, le SDF, en voiture 4" ? C'est répété, sur le même ton vulgaire, et j'aimerais bien lui répondre, à ce chauffeur qui aurait pu savoir conduire à défaut de savoir s'exprimer, que le prétendu SDF a bien le droit au moins de bénéficier des transports en public tant qu'un aimable contrôleur n'a pas vérifié son titre de transport.
Ligne 9, Franklin Roosevelt, 17h15 : même voix off, on dirait le même, à part qu'il a un peu dessaoûlé depuis le matin : "on nous signale un pick pocket" et aussitôt, il descend de voiture et vient virer un SDF (encore un ! Mais sacrebleu, ils n'ont pas de maison, ces SDF, pour traîner toute la journée dans le métro des honnêtes gens qui travaillent ?) Pris d'engouement pour cette fine activité, deux honnêtes travailleurs jugent opportun d'intimer à un groupe de femmes, gitanes, dont une enceinte, de descendre de voiture - puisqu'il faut bien désengorger le wagon, autant commencer par les pick pocket présumés.
"Ah mais si elles descendent, je descends aussi" je dis, en me levant. (Pendant ce temps, le chauffeur se fait plèz en gueulant sur je ne sais pas qui)
"Elles vous ont volé quelque chose ?" j'ajoute, à l'intention de l'honnête homme. "Il y a eu un vol, dans cette voiture ?" (mais sincèrement, je demande ça, en songeant : qui a bien pu dénoncé les "pick pocket" ?)
"Non, mais elles font ça toutes la journée" il se démonte pas, le gars, avec son air de bourgeois apeuré version 1939. "Ca s'appelle de la discrimination, monsieur. Si vous voulez qu'elles descendent, vous devrez me faire sortir avec elles" je réponds, parce que merde. Je demande aux femmes ce qui se passe. Rien, disent-elles. On sait pas. Merci, elles me disent merci. "Vous devriez faire attention à vos affaires" il balance. "Je le fais, dîtes-vous bien, et faîtes de même, vous n'aurez pas de problème". Je suis en colère. On se défie du regard encore quelques secondes.
Elles descendent à la station suivante, merci encore. Mais je vous en prie, mais enfin c'est normal.
A la sortie je vais voir les employés du bureau d'informations. Je leur demande si un chauffeur peut exclure un passager. Oui, parce que c'est vigipirate rouge, et que si les passagers sont considérés en danger, alors le chauffeur est habilité à le faire. La présomption d'innocence ? Ah mais il faut être vigilant. "attentifs ensemble". Chaque jour des bandes règlent des comptes Gare du Nord. Des passants agressés. (Ptain c'est la zone Paris. Chui complètement out, moi. Ai l'impression stupide de barboter tranquille dans un univers qui ne l'est pas moins.) Le nombre d'attentats déjoués depuis Saint-Michel 95 ! On le dit pas aux passagers, pour ne pas leur faire peur. Merci RAteupeu.
L'autre jour O. voit des flics intercepter des garçons basanés et les asticoter comme ils aiment bien le faire pour pas perdre la main. Un sexagénaire passe et, entre ses dents, filtre l'angoissante réplique : "la chasse à l'homme recommence"...