Minuit
Minuit. La malédiction du 15 août est levée. I have to go. Peut-être est-ce enfin le début de la nouvelle vie – j’avais pas eu le temps de quitter I.
I. dont je n’ai tiré que 40 kilos de bagages. A I. j’ai laissé mon bureau gris en contreplaqué avec l’ordinateur noir dessus, au bord de la fenêtre sur cour où pépiaient les moineaux à 5h lorsque la voix du muezzin accueillait le jour qui s’ébrouait. J’ai laissé les soleils cristallins s’échouer dans le B. sans plus aucun de mes regards désormais. J’ai laissé un mixer dans la cuisine, et l’Ange l’utilisera peut-être les jours de fête avec la sauvageonne rieuse. J’ai laissé une cocotte rutilante, j’ai laissé une télé, j’ai laissé le sémaphore, j’ai laissé mon ancien amour sur l’autre rive, j’ai laissé ceux qui m’appelaient madame, j’ai délaissé les ondes, je me suis tirée dans un rire. J’ai laissé celle qui m’a appris à chorégraphier l’anodin.
J’ai laissé les débuts prometteurs d’un amour lointain. Pour le vouer à un destin de chronolove sncf.
J’ai laissé les jus de fruits pressés sur le pouce près du petit marché. J’ai troqué les embarcadères contre des stations de métro. Le bagout savoureux et bruyant contre les accents frais et cassants de la langue romantique – sans mystère.
J’ai refermé la parenthèse. Je suis rentrée. Un voyage de quatre ans, ce n’est plus un suspens, c’est un nouvel étage de la vie. Me voici en France, des gens nouveaux mais aux allures familières me demandent où j’habite. Je ne sais pas. D’où je viens. Je viens d’une région morose, mais vous savez ça fait longtemps que je. J’ai du mal à énumérer toutes mes destinations, je n’y suis plus. Et qu’est-ce que tu fais. C’est sûr, ce n’est plus très bandant, dit comme ça.
Ca tient à un fil donc.
J’ai semé ma vie aimée, et je suis comme une con là.
J’ai pensé à un homme, pendant tout ce temps. Avant de franchir le pas.
Cet homme virevolte à distance raisonnable de mes projections. Je suis perdue.
Rien à faire.
Enfin écrire, un soir sur page blanche sans accès à la Toile.
Je repars après-demain matin. J’aime bien les trains aussi. J’aime bien les trains.
Je n’ai pas encore les épaules de ma nouvelle vie. Je rentre chez ceux qui pourraient me réconforter, mais non seulement ils ne comprennent rien, mais comme d’hab je suis jetée – putain les salauds, complètement déconnectés, à aucun moment ils ne songent à fêter ma réussite. A se réjouir d’une perspective de bonheur pour ma gueule. Le père refuse de rencontrer l’homme que j’aime.
Encore à moi de jouer les tempérées, de brosser le tableau pour la mère. Mère embourbée dans cette belle merde. Ils sont tous fous dans ce huis-clos. De la plus jeune à la plus vieille. Et malgré tout je n’arrive pas à rompre avec ces dingues. J’y reviens. Âme en quête de repos. Stupide aspiration. Mais je n’avais nulle part où aller pendant quatre jours. Le courage d’aller nulle part sauf ici. Quelle conne.
Je refuse toute complaisance sur moi-même, ce serait gonflé je me dis – mais si seulement quelqu’un sondait un peu du regard cette douleur sourde que je porte. Je fuis ceux qui ne peuvent soutenir ça, soit que je ne les aie pas vus depuis longtemps, soit qu’eux-mêmes…
Demander ça à l’homme que j’aime, c’est pas possible, c’est l’impasse. Je me suis demandé pourquoi j’abdiquais comme ça. Elle, la forte, son recul, son humour, son aptitude à abattre un de ces tafs…
Et puis j’ai assumé d’être rentrée pour lui. Aussi pour lui. Je lui ai demandé de s’engager merde. Je n’ai plus peur de balancer de tels trucs : choisis. Arrêtons de traîner ça en longueur.
Depuis qu’il m’a dit : out les formalités, je te rejoindrai où que tu sois – illusion ou ?
Ses allusions renaissent, comme une fleur spontanée. Ses mots doux. Je suis triste. A-t-il peur de m’aimer, lui aussi ?
Faire l’amour avec lui
Ce voyage, je ne peux même plus en parler tellement
Tellement
C’est la lune
Sous les graviers.
Dans l’ombre de la fenêtre du mur en ruine.
Nos sexes sont tendres amis. Mon corps s’ouvre, d’une source intarissable, et s’il le faut jusqu’à se déchirer
Pour l’accueillir dans toute sa généreuse présence, souple et bondissante, sauvage aussi. J’aime voir ses regards s’étirer, son buste s’exhiber au-dessus de moi, ses gémissements surgir lorsqu’enfin.
Ô l’insolence des rondeurs que je reluque, agenouillée, et qui, vertige, accentuent sa cambrure. Ô l’or brun que je goûte à même la peau.
Viens, bien profond dans mes chairs, je crie dans la demi-conscience du petit matin recru d’épuisement. Impérative ainsi, ça le trouble.
Il y a des moments, ça bascule, tu pourrais me faire n’importe quoi, je t’abandonnerais mon corps et tu pourrais en faire ce que tu veux. Dis-le moi quand ça t’arrive. J’ose pas.
Depuis des heures on marche dans la grasse abondance verdoyante des vallées. On plonge dans les délices évocatoires de nos hanches en cadence. Désir éveillé, moi j’ai tant besoin de tendresse mon amour j’ai tant besoin.
Comment se fait-il que jusqu’à présent tu n’aies pas poussé si loin l'érotisme ?
Que je sois double, que j’aie retenu quelque chose…
Que cette sauvagerie ait été inaccessible, même pas envisagée, improbable…
Nous ne nous étions pas encore rencontrés. Non, ce n’est pas ce que tu crois. Nous, mûrs comme les fruits à l’heure où nous les avons cueillis. Toi qui es celui que tu es et moi qui suis celle que je suis. En ce moment, en plein devenir.
Bien que je ne sois pas à l’heure. Je trouvais ça bizarre aussi, de surfer à ce point sur les chapeaux de roue. Tu vois, dès que le train ralentit, je suis complètement déboussolée. En retard sur la vie que moi-même je me suis concoctée.
Heureusement, à cette heure-ci, j’ai de nouveau dans l’oreille des rengaines que je me suis collées en boucle dans la tête pendant un mois. A l’heure où j’ai réappris ce qu’était une antanaclase. Je ne suis plus portée par nul projet d’urgence. Il ne m’arrive plus trente anecdotes croustillantes par jour.
C’est l’apodose. Va falloir tout recommencer, pas à pas, et je sais comment on fait en plus, mais j’y arrive pas, parce que je ne choisis pas le rythme des jours dans ces endroits qui ne sont pas chez moi.
Et chez moi, c’est à Paris, y a une rumeur de boulevard pas possible et c’est le bordel, je dois encore choper des meubles, je retarde le moment.
Tu me dis d’écrire, de me pousser au train, et je croyais que peut-être. Mais évidemment, comment penser à des personnages si fragiles qui mènent une existence plus ou moins figée, éclipsée par celle qui me déboussole ainsi, et qui ne manquera pas de les affecter un de ces quatre.
Une heure que j’écris des trucs insatisfaisants, l’armagnac ambré est fini, je suis naze, peut-être un peu plus remplie mais pas si satisfaite de cette prose.
La prose-étape.
Je relis.
C’est pas si pire.
Je posterai ça sur un vestige de blog, demain. J’aime pas le mois Doute.